Faut-il jouer la Coupe d'Afrique des Nations ?

Publié le par PYZ Bastien

 

La nouvelle a fait les gros titres de la presse, et les images ont fait le tour du monde : la délégation togolaise en pleurs, après que le convoi qui les menait à la Coupe d'Afrique des Nations en Angola ait été attaqué par des rebelles. Le bilan fait état de trois morts (le chauffeur du bus, l'entraîneur adjoint ainsi que l'attaché de presse) et plusieurs blessés, dont certains graves. Kodjovi Obilalé, le deuxième gardien de la sélection et joueur de la GSI Pontivy, a notamment été admis d'urgence à l'hôpital de Johannesburg. Oui, vous avez bien lu, Johannesburg, en Afrique du Sud, soit à quelques 3000 kilomètres du lieu du drame. Un constat rassurant pour la prochaine Coupe du Monde, mais assez alarmant quand on imagine le désert médical qui s'étend entre les deux régions...

 

Le récit de l'épisode de l'attaque du bus selon Emmanuel Adebayor, qui a vécu le drame en « première loge » (façon de parler), fait froid dans le dos. « Ils ont tué notre chauffeur, il n'y avait personne pour conduire le bus. C'est comme si nous étions en train de rêver. Je suis choqué. Je suis l'un de ceux qui ont porté les blessés jusqu'à l'hôpital, c'est là que j'ai vraiment réalisé ce qui se passait. Tout le monde criait, appelait sa mère, pleurait au téléphone, prononçait ses derniers mots en pensant qu'on allait mourir. »

 

Du coup hier, les joueurs traumatisés parlaient d'une même voix : pas question de jouer dans de telles circonstances, le retour au pays s'imposait. Aujourd'hui, le discours a radicalement changé puisque les joueurs souhaitaient, contre toute attente, « participer à la CAN en mémoire des disparus », d'après le Nantais Thomas Dossevi (sachant que son coéquipier Guillaume Brenner avait déclaré la veille que « ce serait un manque de respect de jouer par rapport aux personnes décédées »...). Pourtant, malgré des pressions de la part de la CAF (Confédération Africaine de Football) que l'on devine assez facilement et qui ont du peser sur ce retournement de situation improbable, c'est finalement le gouvernement togolais qui devrait avoir le dernier mot, lui qui a imposé à sa sélection de rentrer au pays, par avion cette fois (ndlr : la CAF avait reproché au Togo d'avoir voyagé en bus alors qu'elle recommandait l'avion, une recommandation suivie par tous les autres pays).

 

L'attentat a été revendiqué par le FLEC (Front de Libération de l'Enclave de Cabinda), un groupe indépendantiste qui a même annoncé par l'intermédiaire de son porte-parole Rodrigues Mingas que « les armes vont continuer à parler ». En effet, le FLEC se dit prêt à continuer les attaques et à intensifier la violence tant que sa cause ne sera pas entendue. Il faut donc s'attendre « à pire parce que nous sommes en guerre, et cela ne fait que commencer », selon Mingas. Alors, dans ce climat de terreur qui règne, faut-il raisonnablement faire jouer cette CAN ?

 

Pour bien comprendre la situation et le contexte plus que tendu, il faut savoir que le Cabinda est une province de l'Angola séparée du reste du territoire national par un bout de Congo. Ancienne colonie portugaise, le Cabinda a donc été rattaché à l'Angola à l'indépendance acquise en 1975. Le territoire possède par ailleurs d'importantes ressources en matières premières (et surtout du pétrole) qui représentent une bonne part du PIB de l'Angola, et suscitent les convoitises. La ville de Cabinda a été retenue par le comité d'organisation angolais pour accueillir des matchs du groupe A, celui du Togo donc, mais aussi du Burkina Faso, et surtout des deux têtes d'affiche, la Côte d'Ivoire et le Ghana, qui, selon plusieurs membres de la sélection togolaise, seraient près à emboiter le pas de leurs « frères » togolais au cas où ceux-ci venaient à se retirer de la compétition (ce qui semble en bonne voie).

 

Toujours est-il que pour l'instant, aucune décision d'envergure n'a été prise par les organisateurs, et par conséquent, l'ouverture du tournoi devrait avoir lieu « normalement » ce soir avec la rencontre Angola – Mali. Mais là-encore, même si le match est programmé à la capitale Luanda, la tragédie est dans tous les esprits, et la peur aussi. Les déclarations des joueurs parlent d'elles-même. Seydou Keita, leader de la sélection malienne, concède n'avoir « pas envie de mourir sur un terrain ».

 

Même son de cloche chez Adebayor : « C'est du football et l'une des plus grandes compétitions en Afrique, mais je ne pense pas que les gens soient prêts à donner leur vie. (…) Beaucoup de joueurs veulent partir. Ils ont vu la mort et veulent retrouver leur famille ».

 

Adebayor, très marqué par cette journée cauchemardesque, livre ensuite une analyse lucide et dresse un tableau assez noir de la situation : « On répète qu'en Afrique, nous devons changer notre image, que nous voulons être respectés et malheureusement, cela ne se produit pas. On a la chance d'organiser l'un des plus grands tournois au monde qui est la Coupe du monde, et pouvez-vous imaginer ce qui va se passer maintenant ? J'ai honte et pour moi... c'est injuste. »

 

Les rebelles ont donc « réussi leur coup » (façon de parler). En revanche, on peut d'ores et déjà affirmer que l'Afrique, qui se voyait là offrir l'occasion rêver d'envoyer un signal fort au reste du monde, a loupé le sien. Et même si on ne peut que déplorer d'en être rendu à devoir organiser une compétition sportive majeure en Afrique pour prendre conscience des maux qui touchent le continent, ces événements résonnent forcément comme un aveu d'impuissance voire un constat d'échec, d'autant plus que ce genre d'agissements contribue davantage à alimenter la tendance lourde qu'à faire tourner les choses dans le bon sens.

 

On constate donc malheureusement que le football africain est toujours gangréné par une trame politico-sociale de fond. Je vous avais par exemple parlé dans ces mêmes lignes de la sélection du Bénin qui a été dissoute par son président-dictateur, le commandant Moussa Dadis Camara. Mais ce n'est pas la première fois – et malheureusement pas la dernière non plus – que de le cocktail détonnant sport – politique – passion, séparément ou les trois mélangés, fait des ravages. L'histoire récente nous a d'ailleurs offert un spectacle navrant et assez similaire, avec le bus des joueurs algériens qui avait été caillassé en Egypte par des locaux. Sauf que cette fois-ci, il n'y avait pas eu mort d'hommes. Mais on pense aussi à un événement tel que le Dakar, la course de rally-raid qui emporte chaque année sur son tracé les vies des spectateurs.

 

Le problème, c'est que – comme souvent –, on attend qu'il y ait des morts pour réagir au lieu d'agir. Faudra t-il d'autres morts, et – n'ayons pas peur de le dire – des morts plus « importantes » (de stars du football africain par exemple), pour prendre la décision radicale qui semblait s'imposer d'elle même ; à savoir annuler purement et simplement cette CAN ? Espérons que non.

 

Il y a également de quoi être inquiets avant la prochaine Coupe du Monde en Afrique du Sud, la première organisée sur le continent africain. Car si les rebelles, pour exprimer leurs revendications, ont profité de la tribune médiatique offerte par la CAN, censée être un véritable test et une répétition générale au niveau de l'organisation avant le mondial 2010 aux yeux du monde entier, on peut se poser beaucoup de questions sur ce qui nous attend pour la prochaine Coupe du Monde en Afrique du Sud, l'événement sportif le plus suivi dans le monde avec les Jeux Olympiques.

 

En tout cas, on voit mal au nom de quelle raison valable on pourrait prendre le risque de faire jouer la compétition dans la mesure où le pays organisateur n'est justement pas en mesure d'assurer la sécurité des joueurs, mais aussi des populations locales qui pourraient se retrouver prises en otage. La dimension politique et humaine ayant relégué l'aspect sportif au second plan, on peut s'interroger sur l'intérêt de demander du spectacle à des joueurs qui joueront très certainement la peur au ventre. Quoiqu'il en soit, cette CAN 2010 ne restera pas dans les annales du foot pour avoir vu naître des grands footballeurs, mais pour avoir vu mourir des hommes.



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Les images des joueurs en pleurs à la une de la télévision angolaise



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